Le monde de gisp

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L'orage

J’adorais les nuages qui se déguisent et s’étirent paresseusement dans le ciel délavé ainsi que les gros cumulus portés par le vent prenant la forme d’un cheval ou d’un ange par journées ensoleillées. Je prisais les longues balades en solitaires sur le Puy de Sancy et les sentiers de randonnée en septembre, lorsque ceux-ci s’élançaient  à l’assaut des volcans d’Auvergne vidés de leurs touristes. Mes amis m’avaient pourtant mise en garde, ce jour- là, l’orage guettait et je savais que je prenais des risques en arpentant les sommets dégagés. Je me croyais sans doute invincible et la suite de mon histoire va vous démontrer que je me trompais cruellement.

 

Je n’eus pas le temps de sortir mon repas du sac à dos, l’orage se déclencha brutalement, sans prévenir, aucun coup de tonnerre mais des éclairs se mirent à zébrer le ciel presque noir. Une chaleur moite, humide m’enveloppa soudainement et je vis venir à moi une boule de lumière bleue. Je la sentis pénétrer dans ma main droite et prendre très rapidement possession de mon corps tout entier, la chaleur devint très vite insupportable, je sentais tous mes muscles se raidir, mon cerveau perdant le contrôle de ma vue. J’eus l’impression de me disloquer, de me briser en millions de microparticules, je me

sentis projeté au loin avec une telle force que j’en perdis connaissance.

 

Lorsque je sortis de l’inconscience, j’eus du mal à me rappeler ce qui venait de m’arriver. Je vérifiais l’état de mes membres, de mon visage, tout semblait normal et apparemment, malgré mon expérience traumatisante, j’étais encore en vie ! Mais le cœur n’y était plus, je récupérais mon sac et redescendis le plus vite possible au village. Mes amis partis visiter un château, il ne me restait plus qu’à rejoindre mon hôtel et à les attendre. La fatigue m’assaillis dès que j’eus tourné la clef dans la serrure et je décidais de m’étendre un moment  pour récupérer.

 

A mon réveil, je vérifiais l’heure, 19 heures, j’avais dormi six heures d’un sommeil de plomb… moi qui détestais faire la sieste ! Je me levais, cherchais fébrilement mon paquet de cigarettes alors que j’étais censée arrêter, impossible de le retrouver, je me sentais vaguement nauséeuse et lorsque je fis quelques pas, la tête se mit à me tourner… mince, cela devenait inquiétant ! Machinalement, je m’approchais du grand miroir installé près de la porte d’entrée et j’eus un choc en y voyant mon reflet. J’étais d’une pâleur mortelle, de grands cernes sous les yeux et mes cheveux avaient viré au blanc. Mais le plus impressionnant, c’était ce halo brumeux qui entourait mon visage… une image irréelle me traversa l’esprit – un bonhomme de neige – et malgré ma détresse, je faillis m’étouffer de rire. Je voulus palper ma peau et mes doigts s’enfoncèrent dans une matière douce et soyeuse, humide et tiède.

 

Il fallait que je sache si mon corps avait lui aussi subi une telle transformation pendant que mes mains pouvaient encore fonctionner normalement car j’appréhendais le pire… Je me déshabillais entièrement, laissant là mes vêtements à même le sol pour constater que de larges plaques moutonneuses et blanches s’étendaient déjà sur mes jambes et ma poitrine. Au fur et à mesure de cette transformation insensée, je me sentais devenir plus légère, plus aérienne… quelle idiotie ! Mes amis risquaient de débarquer dans ma chambre d’un instant à l’autre et je voulus me rhabiller mais il était trop tard, mes mains avaient subi également cette mutation (comment l’appeler autrement ?) et au lieu de saisir énergiquement mes vêtements, mes doigts se désagrégèrent à leur contact. Cela n’était d’ailleurs pas douloureux, seulement étrange, bizarre également ce sentiment de plénitude qui m’envahissait lentement alors que j’aurais dû hurler de peur.

 

C’est alors que j’entendis des pas dans le couloir, mes compagnons revenaient de leur visite et se mirent à frapper à la porte. Je suis incapable de vous expliquer ce qui se passa exactement dans mon cerveau à ce moment-là mais je me retrouvais brutalement plaquée au plafond de ma chambre… je pouvais donc voler et la surprise m’avait fait réagir sans réfléchir ! Je m’étirais jusqu’à ne former qu’une mince pellicule moutonneuse à forme vaguement humaine. Je commençais sérieusement à prendre goût à ma situation… évidemment, c’était certainement un rêve ! J’entendis mes amis entrer car je n’avais pas refermé à clef derrière moi. Ils s’arrêtèrent, étonnés, devant mes vêtements en tas,  m’appelèrent en vain, et moi, bien plaquée au plafond, qui les observais en essayant de garder mon sérieux. De toute façon, j’avais compris instinctivement que je ne pouvais plus crier, mes cordes vocales ayant subi également la même transformation que tout le reste de mon corps… Un rêve, un simple rêve que je pourrais leur raconter pour les faire rire !

J’entendis alors André déclarer que cette pièce sentait le tabac et l’humidité, je perçus également un bruit de fenêtre que l’on ouvre, les rideaux claquèrent au vent et un fort courant d’air m’aspira toute entière à l’extérieur de la chambre… je me sentis monter, de plus en plus haut, légère comme une bulle pour rejoindre les nuages que j’aimais tant observer lorsque j’étais humaine !

 

André raconte encore parfois, à qui veut bien l’entendre, qu’il est certain d’avoir vu une nappe de brume à forme humaine passer par la fenêtre, qu’il entendit distinctement murmurer – non pas la fenêtre - mais jusqu’à maintenant personne ne l’a encore cru ! Les recherches se poursuivirent plusieurs jours mais aucun des secouristes n’eut jamais l’idée de lever la tête et de regarder le ciel…

 



10/01/2018
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