Le monde de gisp

Le monde de gisp

Décalage

Le train n’avançait plus… quelque chose se trouvait sur la voie. Je regardai mon portable machinalement mais de toute façon quelle importance, plus personne ne m’attendait désormais… J’avais préféré la fuite à de longues discussions toutes vouées à l’échec. Comment en effet expliquer à mes amis, que ma femme n’était plus ma femme, que mes enfants se comportaient comme des étrangers et que même le chien me regardait bizarrement. Peut-être que je devenais fou après tout.

 

Et pourtant ce dimanche avait si bien commencé. Après un sommeil réparateur, je m’étais levé le premier pour préparer le café pas trop fort dont Lisa raffolait et je faisais griller du pain pour mes deux garçons de huit et treize ans. Un joli soleil d’automne entrait par la baie vitrée de notre cuisine. J’entendis alors les pas léger de ma femme qui se levait à son tour pour venir m’aider comme elle le faisait chaque jour.

 

Mais ce matin, elle ne fit rien justement comme les autres jours. Elle ne vint pas m’embrasser tendrement comme elle en avait l’habitude mais je ne pouvais lui en tenir rigueur, n’est-ce-pas ? Un oubli, juste un oubli ! Elle regarda le café couler d’un œil distrait, sans y toucher, puis se dirigea vers le réfrigérateur, en sorti la bouteille de lait qu’elle but à même le goulot. Je la regardai faire tétanisé, elle était allergique au lait ! Elle la vida entièrement et partit en chercher une seconde dans le cellier… Je la suivis du regard, sans oser intervenir car mes garçons venaient d’apparaître dans la cuisine. Je n’entendis même pas un rapide « b’jour papa »nonchalant, par contre ils se précipitèrent tous deux immédiatement en direction du cellier rejoindre leur mère.

 

Nous venions de faire les courses récemment et le garde-manger était plein à craquer. Combien de bouteilles de lait contenait-il déjà ? Une douzaine je pense et en m’approchant doucement du lieu du délit, je découvris que seuls quelques litres avaient échappé à l’appétit féroce de Lisa et de mes fils. Repus, je les entendis roter les uns après les autres, puis ma femme leva enfin la tête vers moi. Son regard, mon dieu, son regard était glacial et elle me parla enfin d’une voix roque « fous nous la paix ! » C’est quand j’aperçus le chien en train de laper le lait à même le sol, je pense, que je pris alors la décision de quitter cette maison de fous. Je les vis s’attaquer aux biscuits, éventrer les paquets pour en avaler le contenu goulument et puis… je ne vis plus rien… Argo venait de me mordre au mollet ! Je m’en débarrassai assez facilement et montai quatre à quatre les escaliers menant à la salle de bain et aux chambres. Tout d’abord désinfecter cette plaie peu profonde heureusement, puis faire ma valise le plus rapidement possible, toujours en tendant l’oreille au cas où ils auraient voulu m’empêcher de partir.

 

Je redescendis sur la pointe des pieds, ouvris la porte et me précipitai jusqu’à ma voiture que… je venais de laisser chez le garagiste pour une révision complète deux jours plus tôt. Il ne me restait plus qu’à prendre le train et je me dirigeais alors vers la gare en marchant rapidement. Je pensais aller quelques jours chez ma sœur à Valence et heureusement, il restait des places. J’étais désormais assis dans un wagon à regarder défiler le paysage quand brusquement, le train s’était arrêté à quelques kilomètres de son point de départ.

 

Autant me dégourdir les jambes tout en réfléchissant. Par réflexe plus que par curiosité je m’approchais de l’objet qui bloquait la voie… mais, on dirait mon chien ! Et il a l’air plutôt mal en point. Oubliée la morsure… je m’approchai de lui, tendis la main pour le rassurer, et brusquement il se jeta à mon cou, cherchant à m’attraper la gorge.

 

Je me débattis comme un beau diable, pour me dégager de l’étreinte de ses mâchoires qui se resserraient comme un étau sur ma jugulaire et… j’ouvris les yeux, ma main étreignant mon cou et moi emmêlé dans mes draps, le soleil se moquant de mon cauchemar en éclairant mon lit à travers les persiennes. Un mauvais rêve, rien qu’un mauvais rêve ! Cela m’avait semblé tellement réel ! Dans la cuisine, j’entendis Lisa qui, pour une fois s’était levée plus tôt que moi et préparait sans doute le petit déjeuner. Je me levai difficilement du lit, la tête me tournait légèrement ; peut-être avais-je un peu trop exagéré avec le bon vin, hier au soir, au repas que nous avions organisé pour nos amis Charles et Mélodie… Je marchai doucement, craignant le mal de tête et arrivai ainsi à la suite de Lisa qui s’activait dans le frigo. Juste au moment où je la rejoignis elle se retourna, une bouteille de lait dans la main et se mit à boire le liquide blanc. Je la regardai les yeux exorbités… j’allais vomir, c’est sûr ! Ma vue se brouilla et je perdis connaissance.

 

Lorsque je repris conscience, je me trouvai de nouveau dans la chambre et n’osai ouvrir les yeux immédiatement car tout me revint en mémoire… Lisa !  Je l’entendis parler à quelqu’un, elle n’était pas seule. Elle dût percevoir  que j’étais réveillé car elle se dirigea vers moi et m’appela doucement m’obligeant à réagir. - André, le docteur Levasseur est là et souhaiterait te poser quelques questions. Un interrogatoire maintenant, pensai-je alors, quel imbécile je fais, tourner de l’œil pour un simple cauchemar ! Je connaissais le docteur Levasseur depuis de nombreuses années, c’était notre médecin de famille. Mais lorsqu’il s’approcha du lit, j’eus un choc. Il s’était laissé pousser la barbe, ne portait plus de lunettes et n’avait plus de cheveux, lui qui arborait encore une chevelure luxuriante la semaine dernière. De plus il paraissait plus vieux d’au moins dix ans… je dus me rendre à l’évidence, ce n’était pas le docteur Levasseur, en tous les cas pas celui que je connaissais, qui se trouvait à mes côtés… Je me laissai examiner sans rien faire paraître de mon trouble mais, évidemment j’avais beaucoup trop de tension et le nouveau Levasseur fronça les sourcils en lisant le résultat à voix haute. Il me prescrivit une longue liste d’examens et me fit un courrier pour consulter un de ses confrères cardiologue. C’est alors qu’il dirigea son regard vers mon cou et me demanda qui m’avait fait de telles marques. – Vous vous êtes fait mordre par un animal récemment ?

 

Je ne pouvais pas, bien sûr, raconter à ce faux docteur Levasseur ma lutte avec mon propre chien dans un cauchemar dont tous les détails me revenaient encore en mémoire, et la cause réelle de mon malaise. Le médecin parti, Lisa déclara que j’avais besoin de repos et se mit alors à vaquer à ses occupations. La matinée étant bien avancée, elle préparait le repas, mais où donc étaient passés les garçons ? Sur la table de la cuisine, deux assiettes, deux verres, deux couverts. J’aurais voulu questionner Lisa mais à vrai dire, j’avais peur de sa réaction. J’aperçu alors des portraits de famille posés sur la commode du salon. Je me mis à les regarder plus attentivement et mon sang se glaça… pas une seule photo de mes deux fils, comme s’ils n’avaient jamais existé ! Par contre une charmante petite fille souriait de toutes ses dents sur plusieurs clichés, on la découvrait ensuite à l’école primaire puis, âgée d’une vingtaine d’années, en robe de mariée, au bras d’un jeune homme brun et pour finir, avec un bébé dans les bras. Des tremblements incontrôlables m’assaillirent et je dus retourner m’étendre pour ne pas alerter Lisa.

 

Celle-ci m’appela bientôt, le déjeuner était prêt. – Tiens mon chéri, me dit-elle, je t’ai préparé ton plat préféré… une moussaka. Je la regardai éberlué, croyant qu’elle me taquinait car j’ai toujours détesté les aubergines qui me donnent des aigreurs d’estomac. Mais elle me servit un énorme morceau de gratin, toute souriante et très sûre d’elle. Je ne pouvais évidemment pas lui refuser le plaisir de me voir manger avec appétit. Je commençai à avaler quelques cuillères d’aubergine mais c’en fut trop pour moi et je me levai de table pour foncer aux toilettes, Lisa derrière mes talons semblait très inquiète. – Ne t’en fais pas, lui déclarai-je, j’ai sans doute un peu trop bu hier au soir avec Charles et Mélodie. Elle me fixa alors avec un drôle de regard et ajouta, mais enfin André, tu sais bien que Mélodie est décédée d’un cancer cela fait un mois environ, nous avons assisté à l’enterrement… tu ne t’en souviens pas ? Si, si bien sûr, bafouillai-je misérablement. Excuse-moi, je mélange tout, je vais me recoucher un moment.

 

Je n’avais plus le courage de penser, je devenais fou, très certainement et cette idée-là me déplaisait tellement que je me réfugiai dans le sommeil. A mon réveil je ne reconnus pas ma chambre, le papier peint à motifs floraux était remplacé par une peinture uniforme bleue pâle. Il me fallut quelque temps avant de réaliser que je me trouvais à l’hôpital, une main bandée et une jambe dans une gouttière. Mais que m’arrivait-il donc ? J’avais l’impression d’être un poisson pris dans une nasse. Plus je me débattais et plus le piège se refermait sur moi. J’essayais de rester logique ressassant tous les évènements survenus depuis… depuis quand exactement ? Aujourd’hui… hier ? Quel jour étions-nous vraiment. J’en étais là de mes interrogations lorsque j’entendis la porte s’ouvrir. C’était Lisa, une Lisa radieuse qui vint m’embrasser sur la bouche tout en me prenant doucement le visage entre les mains. – oh, mon trésor, ajouta-t-elle, dire que tu aurais pu te faire dévorer par ce chien si son maître n’était pas intervenu ! – Quel chien ? Demandais-je fébrilement. – Et bien, Argo, le doberman de nos voisins, Charles et Mélodie. Ils vont l’euthanasier, il devient trop dangereux pour les autres, mais aussi pour eux-mêmes… tu te rappelles que Mélodie attend un bébé pour le mois prochain ? Je n’osai plus répondre de peur de faire une bévue. – Tiens, poursuivit-elle, je t’ai apporté un livre pour passer le temps, un de tes sujets favoris qui devrait te plaire. Et c’est seulement à ce moment-là que j’aperçus les ongles longs et vernis de Lisa, réalisant également qu’elle s’était maquillée les yeux, elle qui préférait rester « naturelle » comme elle me le disait souvent. Son accoutrement vestimentaire, jupe très courte et profond décolleté, n’était pas non plus celui auquel elle m’avait habitué pendant de longues années. Elle ajouta alors qu’elle ne pouvait rester longtemps mais qu’elle se rattraperait demain, m’envoya un baiser de la main et referma la porte derrière elle.

 

Machinalement je regardai l’ouvrage apporté par Lisa… de la science-fiction… évidemment… J’avais horreur de ça ! Mais par habitude, je me mis à lire le résumé. Il s’agissait de l’histoire d’un homme coincé dans des univers parallèles et qui voyageait ainsi d’un monde à l’autre chaque fois qu’il s’endormait et… Soudain mon cœur se mit à battre la chamade. Je poussai un hurlement strident qui fit venir à moi toutes les infirmières du service. – Ce n’était pas possible… non c’était impossible ! Je n’eus que le temps d’apercevoir la longue aiguille qui me piquait et je sombrai.   

 



20/09/2017
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